
« Doudou ». Un mot que l’on prononce avec tant de tendresse qu’on finit par ne plus entendre ce qu’il transporte. Ouvre le Larousse : une entrée masculine pour la peluche que l’enfant serre au berceau, une entrée féminine pour l’appellation tendre donnée aux Antilles à une femme. La même sonorité pour la douceur qui rassure l’enfant et pour celle qu’on attache à une femme du pays, et ce voisinage suffit à ouvrir une question.
Chez nous, « doudou » s’adresse à une femme, à un homme, à un enfant, et c’est la relation qui lui donne son sens. L’Académie française, dans sa 9e édition, n’en retient pourtant qu’une femme native des Antilles : le féminin et l’île, rien d’autre. Le mot vient du redoublement de « doux », procédé ordinaire du créole qui ne porte en lui aucune infériorité ; mais en français la répétition fabrique aussi les mots de l’enfance, et ce voisinage pèse sur la manière dont on entend le mot lorsqu’il désigne une femme adulte.
Il faut alors suivre le costume qu’on lui a taillé : le madras, le sourire attendu, une femme qui accueille celui qui arrive et l’attend quand il repart. Avec les travaux de Stéphanie Melyon-Reinette et de Jacqueline Couti, l’épisode suit cette figure mise au service de la beauté du pays et de sa commercialisation, puis remonte à janvier 1942, quand Suzanne Césaire déchire la carte postale dans la revue « Tropiques » : « Littérature de hamac. Littérature de sucre et de vanille. » Cette critique du doudouisme vient d’ici, portée par une Martiniquaise.
Reste le prix de cette douceur, la familiarité qu’un inconnu impose en disant « doudou » et le sourire qu’on attend en retour. Je parle comme un homme, et c’est aux hommes que je pose la question de ce que nous attendons des femmes quand nous confondons leur douceur avec une disponibilité acquise. Fuir la doudou pour élever la potomitan, le pilier qui tient la famille, revient souvent à rebaptiser la charge sans l’alléger, comme le montrent les travaux de Stéphanie Mulot.
Reprendre « doudou », c’est garder l’affection là où elle se partage librement et refuser qu’une femme soit désignée par son île. Avec cet épisode 16 se referme la série 4 de Reprendre les mots.
Méfie-toi des mots qui te donnent un rôle au lieu d’un nom.
Le texte intégral et toutes les sources : https://refletsdusud.blog/doudou-tendresse-doudouisme-femmes-antilles/
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« Doudou ». Un mot que l’on prononce avec tant de tendresse qu’on finit par ne plus entendre ce qu’il transporte. Ouvre le Larousse : une entrée masculine pour la peluche que l’enfant serre au berceau, une entrée féminine pour l’appellation tendre donnée aux Antilles à une femme. La même sonorité pour la douceur qui rassure l’enfant et pour celle qu’on attache à une femme du pays, et ce voisinage suffit à ouvrir une question.
Chez nous, « doudou » s’adresse à une femme, à un homme, à un enfant, et c’est la relation qui lui donne son sens. L’Académie française, dans sa 9e édition, n’en retient pourtant qu’une femme native des Antilles : le féminin et l’île, rien d’autre. Le mot vient du redoublement de « doux », procédé ordinaire du créole qui ne porte en lui aucune infériorité ; mais en français la répétition fabrique aussi les mots de l’enfance, et ce voisinage pèse sur la manière dont on entend le mot lorsqu’il désigne une femme adulte.
Il faut alors suivre le costume qu’on lui a taillé : le madras, le sourire attendu, une femme qui accueille celui qui arrive et l’attend quand il repart. Avec les travaux de Stéphanie Melyon-Reinette et de Jacqueline Couti, l’épisode suit cette figure mise au service de la beauté du pays et de sa commercialisation, puis remonte à janvier 1942, quand Suzanne Césaire déchire la carte postale dans la revue « Tropiques » : « Littérature de hamac. Littérature de sucre et de vanille. » Cette critique du doudouisme vient d’ici, portée par une Martiniquaise.
Reste le prix de cette douceur, la familiarité qu’un inconnu impose en disant « doudou » et le sourire qu’on attend en retour. Je parle comme un homme, et c’est aux hommes que je pose la question de ce que nous attendons des femmes quand nous confondons leur douceur avec une disponibilité acquise. Fuir la doudou pour élever la potomitan, le pilier qui tient la famille, revient souvent à rebaptiser la charge sans l’alléger, comme le montrent les travaux de Stéphanie Mulot.
Reprendre « doudou », c’est garder l’affection là où elle se partage librement et refuser qu’une femme soit désignée par son île. Avec cet épisode 16 se referme la série 4 de Reprendre les mots.
Méfie-toi des mots qui te donnent un rôle au lieu d’un nom.
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